Adieu Santiago

Au lendemain de notre extraordinaire promenade, nous sommes le lundi 8 juin et mon voyage tire à sa fin. Elodie est patraque, elle a sans doute pris un coup de chaud hier (elle ne s’est pas baignée, ni rafraîchie). Je la laisse se reposer et pars acheter des menues courses et cadeaux pour ma famille, dont les fameux colliers de graines pleines de vers. De retour à la casa à la mi journée,  ma coturne est sur pied, prête à en découdre avec notre dernière nuit à Santiago. Nous partons le lendemain pour Bayamo.
Avant notre souper, nous entendons la fanfare. Gloria nous envoie la voir. Comme à Cienfuegos, nous sommes face à la fanfare de quartier qui répète pour le concours. La répétition de jour est plus bonne enfant et moins risquée que celle de Cienfuegos, les joueurs sont de tous les âges et suivis par la cohorte des enfants du quartier, les voisins sortent sur le pas de porte encourageant, chantant, applaudissant ou esquissant quelques pas de danse.
Après souper, nous allons assister à un concert dans une jolie bâtisse abritant un espace communautaire. On y offre moult concerts et cours de danse. Celui-ci est bien loin des concerts léchés et gominés. Les musiciens sont beaucoup plus authentiques: la mèche hirsute, la moustache grisonnante, l’oeil rieur. Ils nous semblent être des passionnés de musique sortis de l’usine ou des champs. La bonne humeur est palpable et l’énergie aussi! Le mojito coule à flot. Hop! Élodie se fait embarquer par les musiciens et moi par un jeune et charmant Cubain version hipster (si si si, ça existe là-bas aussi). Encore un danseur émérite, un vrai bonheur! Jusqu’à ce qu’il commence à me sortir la sérénade habituelle. Sortie express: Élodie n’en peut plus des musiciens qui ne la lâchent plus, « mon » Cubain s’en va lui aussi, dérouté par mes réponses plus candides du tout.
Direction parque Cespedes. C’est soir de fête nationale (ne me demandez plus laquelle). Il y a de la musique live et la place est animée. On y retrouve ceux qui paressent sur la place, notamment Yoandri et Alexis (rencontrés en début de séjour). La police est là, elle veille, à bonne distance. Et hop! Rebelote. Je me retrouve à danser sur la place. Quel plaisir de danser en plein air! Une fois encore, je n’en reviens pas. Le fait de danser dans les espaces publics, quotidiens m’émerveillent: je me sens envahie d’un profond sentiment de liberté et je succombe à cette incroyable poésie. Les garçons nous invitent à aller danser dans une boîte, puis une autre, mais dans les deux l’ambiance est glauque, baignée d’une pop latine grésillante. Finalement, retour au Parque Cespedes. Nous discutons en petits groupes et buvons du rhum brun de contrebande dans une bouteille en plastique. Ce rhum est la part de vente des travailleurs: ils ont droit à un pourcentage de la production. Ils en font ce qu’ils veulent. La plupart la revendent. Alexis tente une approche. Je suis un mur. Je poursuis notre conversation mais je reste sourde à ses avances. Il se vexe. Il s’en va discuter avec Élodie. Yoandri qui se la gardait n’apprécie guère ce changement. De dépit, il nous plante là. La place se vide, il est 2h00, les bars ferment, la police se rapproche.
Mes sens m’envahissent et je me laisse porter. Je suis grisée de rhum, extraordinairement lucide et pas l’ombre d’un mal au cœur ou d’une nausée (ce qui est remarquable pour ceux qui me connaissent). Je vais me coucher, bien heureuse de ne pas avoir joué ce jeu-là ce soir et d’avoir découvert un alcool hépatiquement compatible! Je laisse les clés à Élodie qui a encore la pêche et me rejoindra plus tard.
Le lendemain, à table autour d’un petit déjeuné tardif, nous interrogeons Gloria sur la dynamique touristique sexuelle. Elle nous explique les soirées, les dragues masculines. Tout le monde cherche à sortir de l’île: tous les moyens sont bons. Même marié, nombreux sont ceux qui n’hésitent pas à planter là femme et enfants au profit d’une touriste plus amoureuse que les autres. Ne nous trompons pas, la plupart des exilés ne verserons pas une cent à celles ou ceux  laissé.e.s sur le carreau. Ce phénomène frappent surtout les plus jeunes (femmes comme hommes). Ces derniers voient connaissent films, culture américaine et rêves qui vont avec; ils voient les devantures de magasin de luxes, ne veulent plus entendre parler d’efforts, de révolution, de partage, de communisme (encore moins depuis qu’il y a une ouverture: ils trépignent). Ils veulent tout et tout de suite. Nombreux sont ceux qui ont fait des études, mais ne travaillent pas là où ils voudraient, veulent sortir de cette étreinte étatique permanente. Et pour cela, nous les femmes plus âgées (et oui, j’en fais partie maintenant) sommes un met de choix. Ce qui explique que je suis plus courtisée qu’Elodie. Nous avons une image de femmes posées, sûres de nous, établies financièrement et moins demandeuses au niveau libido (alors ça par contre, on pourrait s’en reparler … ;-). La drague est d’autant plus intense qu’ils savent avoir peu de temps, un vrai coup de poker, donc rien ne les arrête.
Ce qui sidère notre propriétaire, c’est que nous occidentales puissions y succomber et laisser tomber les barrières élémentaires de bon sens et de sécurité. Il faut dire que le mythe du prince charmant a la peau dure et vu le romantisme assumé des latinos, il y a de quoi laissé pantoises des bataillons de cyniques en jupon! Mais la police est là, et gare à ceux qui font des choses répréhensibles. La moindre plainte portée par une touriste se paye très cher.  Sans oublier la délation dans les quartiers avec les comités communistes. Les cubains savent donc resserrer leur prise, se pâmer d’amour, feindre le dépérissement intense à la moindre séparation ou absence de l’être choisi. Elle nous demande : un homme qui vous fait la cours intensément le 1er soir dans vos pays respectifs, vous faites quoi? Vous craquez immédiatement? Là, nos réponses différent.
 J’avoue apprécier d’être de nouveau regardée, vue et charmée. Alors que cela horripile Elodie. Au Québec, on ne fait plus la cours depuis longtemps, ce sont les femmes qui mènent le bal. Et justement vu ma tranche d’âge, je suis relativement transparente (excepté quand j’ai le crâne rasé). Ceux qui s’essaient encore, sont les caribéens justement, les maghrébins, les africains, les latinos. Mais les blancs et occidentaux ont disparus du round. Quelques français s’essaient encore, souvent parce qu’ils ne sont pas encore intégrés, plusieurs aiment beaucoup le mode de fonctionnement québécois et s’adaptent très bien à ce changement et nous trouvent par la suite trop compliquées ou demandantes. Trop veille europe. Quoi qu’il en soit, lorsque les seuls pratiquants sur le ring s’essaient, ils ne sont souvent pas crus, tassés, évincés, ou simplement testés sur plus longue échéance à moins que ce soit un one night stand, bien entendu. Élodie se range du même avis, même si les sollicitations sont pas mal plus fines, variées dans notre bonne vieille France. Gloria clôt ce chapitre en nous apprenant que le bus pour Bayamo ne partira qu’à la fin de la journée 16 h au lieu de 13h.
Ça change pas mal la donne. Je choisis de poursuivre mon voyage vers Trinidad après une poignée d’heures dans Bayamo. Nous finalisons nos derniers achats, avalons une pizza. On y retrouve notre violoniste de la veille. Elodie sourit, mais se fait discrète. Retour à la maison plus tardif que prévu, je n’aurais pas le temps d’aller voir la fabrique de tabac, tant pis pour moi. Une autre fois peut être.
Une fois dans le bus, Élodie s’endort, je prépare la balade pour Bayamo. Là notre hôte nous accueille à la sortie du bus (même technique de réservation). Nous changeons complètement de standing. Propritaire d’une voiture, il est venu nous chercher. La maison est grande, cossue, bien équipée, deux étages, terrasse intérieure et balancelle. Nous avons atterri dans une toute autre classe sociale. La nuit est plus chère mais c’est un appartement entier dont nous pourrions profiter. Ils sont déçus que je ne reste pas, Elodie ne se sent pas à l’aise du tout (elle déménagera le lendemain) Nous sortons nous promener avant mon retour vers Trinidad.

Bayamo est mignonne, avec de jolies maisons entretenues, des églises scintillantes, une verdoyante place centrale. Cette petite ville a le charme et le calme de l’absence de point de mire touristique. Nous soupons un hamburger tout sec dans un drôle de restaurant où l’on s’attend à ce qu’il nous mettent dehors, tout pressés qu’ils sont d’aller se coucher. Je  prend un touk touk pour me ramener à la gare de bus. Le moment de nous dire au revoir est arrivé. Nous débordons d’émotions. L’oeil humide, le coeur serré, on se souhaite le meilleur pour le reste du voyage et surtout de rester en contact. Nous avons vécu une très belle et longue semaine ensemble. J’embarque seule dans mon bus vers Trinidad. Je passe la nuit dans le bus, solidement brassée par la route, tenue éveillée par la fraîcheur d’une climatisation zélée et les nombreux arrêts.

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El castillo del Moro – un vrai cubain

Le lendemain. Fortes des informations glanées la veille, nous partons à la recherche, à proximité du balcon de Vélasquez, d’un camion qui embarquerait des passagers pour aller jusqu’au Castillo del Moro. Toutes les voitures que nous arrêtons répondent par la négative à notre destination. Un cubain charitable nous explique et finalement nous accompagne à l’arrêt officiel, bien bien loin du balcon… En fait, c’est tout en bas de la rue corona. La seule indication de l’arrêt : une foule patiente. Là encore, quelques sourcils se lèvent, intrigués toujours : deux touristes voyagent avec eux. Cette fois, la remorque est une ancienne bétaillère rouge dotée d’une bâche jaune. Les bancs sont à peine plus large qu’une poutrelle. Nos voisins nous sourient et nous indique le bon arrêt: l’embranchement vers le castillo. Nous poursuivons la route à pied. Bien qu’il fasse chaud, le ciel est gris et la pluie se met à tomber. Habillée d’une petite robe de plage, je me sens… adaptée.
Un homme est descendu en même temps que nous. Discret, il s’enquière de notre destination et nous déconseille d’y aller seules. Elodie et moi lui répondons, souriantes et sûres de nous, que nous ne risquons pas grand chose. Nous poursuivons notre chemin. L’homme rentre chez lui. Mais le voici qui nous rattrape peu de temps après, avec un parapluie. Il ne nous demande rien mais nous annonce qu’il nous accompagne. Cela nous met mal à l’aise. Court conciliabule. On assume qu’il dit vrai et Elodie entame la bavette, je prends les photos. Edanis est super sympa, cordial, nous explique plein de choses (enfin surtout à Elodie).
Nous arrivons au fort. Il est superbe, bien conservé/restauré, impressionnant. Solide, il surplombe la baie de Santiago. Nous payons cher l’entrée. C’est gratuit pour Edanis. Ça me réconcilie quasiment avec le régime (a posteriori, je suis convaincue que ce dernier n’y est pour rien. C’est soit une directive de l’UNESCO soit une initiative fort sympathique, coup de pouce entre cubains). Nous visitons ensemble, les points de vue sont incroyables, les perspectives impressionnantes. Le fort avait pour but de protéger la baie des pirates, sa vocation évolue oscillant entre base militaire, prison, puis laissé à l’abandon, il est finalement restauré par l’unesco. Nous en ressortons enchantés, ma carte mémoire pleine.
Nous avons deux options: descente vers la plage et visite de l’île Granma,  ou retour à Santiago. On décide de poursuivre hors Santiago, par le petit chemin de traverse au grand dam des taxis et d’Edanis:  il est dangereux, glissant et peu praticable. Edanis nous accompagne encore… alors que nous allions lui dire au revoir. Notre pacte tacite se reconduit. Le sentier est un sentier de randonnée basique, avec des cailloux, des buissons, des passages sinueux mais pas escarpés. Nous croisons de grandes salles vides, creusées dans la falaise, blanche et vertes de mousse. Le petit chemin débouche sur la plage.
Le sable n’est pas fin mais composé de petit cailloux ronds, il fait chaud. Je ne calcule pas longtemps et pars me baigner, tandis qu’Elodie discute. Un groupe de militaire assis sur la falaise nous observe, les hommes sur la plage sont habillés et nous regarde. Qu’importe l’eau est belle, bonne, je me drape de ma serviette tout terrain, les abandonne là prendre mon quota d’eau de mer. L’eau est chaude, elle ne rafraîchit pas, mais me détend les guiboles. Lorsque je remonte vers la plage, Elodie parle avec un autre homme qui veut nous faire manger des langoustes dans son restaurant. Je lui propose de prendre le relai, qu’elle puisse se baigner. Elle refuse, trop mal à l’aise.
Nous poursuivons maintenant accompagnés d’un deuxième comparse bien plus énervant et insistant que notre Edanis. Nous marchons en direction du débarcadère où un petit bac fait le lien entre la baie et la petite île. En l’attendant, je me demande si je ne me rebaignerais pas genre rejoindre l’île à la nage: elle est vraiment tout proche, l’eau est belle… après la nappe de pétrole. Elodie hésite, elle aussi, les cubains nous le déconseille: de minuscules méduses fraient à cette période là. Et elles piquent. Dubitatives (on a quand même fait le coup du sentier escarpé), on scrute l’eau : ayé, on les voit et il y en a effectivement beaucoup. Abandon du projet.
La plupart des maisons de l’île Granma ont été détruites par un séisme. Les habitants sont des pêcheurs, les rues sont étroites, les maisons colorées, les habitants hauts en couleurs et en douleurs, les bougainvilliers débordent de partout. les enfants nous demandent sans cesse des crayons (parfois même des adultes). Notre 2e acolyte est en fait le fils d’un des restaurateurs de l’île, et nous voici coincés et attablés chez le paternel. Nous prenons une boisson car nous sommes parties un peu légère en flotte. Le père et le fils, ne perdant pas le nord, se relaient pour nous offrir leur langouste, reste à choisir la recette. La période est creuse, ils sont trop contents d’avoir attrapé deux touristes et un pilote égarés. Cette vente forcée confirme notre malaise. Après avoir pris le frais, notre trio bien homogène redécolle. On nous abandonne au pas de la porte du restau, nous nous retrouvons discrets et silencieux, soulagés.
Une fois hors de portée d’oreille et d’oeil, la parole se libère: cette expérience nous soude encore plus. Edanis est effaré comment certains cubains se comportent vis à vis des touristes. On a encore une bonne heure de marche devant nous, détendus et discutant de la dure vie cubaine et des dérives touristiques. La pénurie de crayon devient un signe de ralliement entre nous pour le reste de la journée.
Édanis nous offre le café. Nous entrons chez lui. Sur son terrain, il nous offre de quoi nous assoir: chaises rudimentaires et tabourets de bois. La maison est des plus modestes intérieur comme extérieur, simples murs fait de planches de bois ajourés, le sol est en terre battue, il y a peut être deux pièces. Nous n’osons pas rentrer. Les toilettes sont au fond du jardin. Il va là avec sa femme et son fils. Il nous explique qu’il ne voulait pas nous laisser aller là bas seules: un vol a été commis la semaine dernière sur cette même route. Il nous dit qu’il est content finalement d’avoir revisiter le fort, cela faisait bien longtemps. nous comprenons qu’il a consacré sa seule journée de repos à nous accompagner par simple bonne conscience, il refuse toute offre de compensation. Nous discutons un peu avec sa femme et son fils. Nous prenons des photos de la famille et lui promettons de lui envoyer la photo! Nous nous sentons très gênées de son choix mais sommes heureuses de cette vrai belle rencontre. Edanis nous raccompagne pour le prochain bus. Le soleil se couche, c’est un au revoir bien poignant. Nous restons silencieuses dans le bus de retour, la nuit est tombée. La journée fut longue et intense, nous allons nous coucher sans demander notre reste.

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Santiago, la plus belle et réelle

Les rues sont pavées, en pente. Avec les vieilles voitures, les maisons colorées et ses points de vue, Santiago ressemble à l’idée que je me fais de San Francisco. Nous habitons à deux rues de la place centrale, à quelques pas de plusieurs casa de la musica et autres bars dansant. Santiago est connue pour être féroce, intense dans ses dragueurs, sa musique, sa pauvreté, son patrimoine et sa culture. Nous nous arrêtons à la Casa de la Trova, une des places où les plus célèbres musiciens cubains sont passés. Nous assistons à un excellent concert de chansons traditionnelles cubaines (mais pas celles du buena vista social club), assis en rang d’oignons sur des chaises de bois, au dossier droit comme la justice. Rapidement, nous sommes invités à danser par deux cubains très gentils, polis et respectueux, différents. Vladimir est celui qui danse avec moi. Une brochette de Don Juan piétinent et s’impatientent dehors. Clairement des callientes (chauds lapins). Je suis à peine sortie que l’un d’entre eux m’attrape, et me fait danser dans la rue. Je ris et en profite! C’est tellement agréable de se faire inviter à danser sans préavis par un superbe danseur hors pair, au beau milieu de la rue, de la nuit sur de la salsa cubaine live. Certains chocs culturels se vivent bien mieux que d’autres tout de même. Je raye cet item de ma bucket liste mentale : apothéose surréaliste romantico-sexy sur une excellente musique au bras d’un éphèbe gominé done. Je remercie sincèrement et simplement et je m’éclipse. Il est minuit. Nous sommes sur le point de retourner à l’état de citrouille.

Le lendemain, nous partons découvrir la ville. Il fait très chaud. Le Musée de la lutte clandestine, le quartier Tivoli, les points de vues sur la ville époustouflants au détour d’un escalier, les montagnes au loin, les fumées, le port et son malencon en travaux, ses alentours un peu raides, exsangues.Contrairement aux autres villes, dans ces rues, quelques femmes nous regardent de travers, demandent de l’argent pour être photographiées, la mendicité est là, quelques mômes ont les fonds de culotte troués et nous réclame n’importe quoi; quelques regards sont droits, francs, durs, vindicatifs. Élodie est en colère, elle se révolte contre l’état du pays, la pauvreté, ce communisme qui affame ces citoyens. Elle s’était promis de ne pas aller dans un tel pays. Nous retournons vers les quartiers centraux: la cathédrale, le parque Cespedes, la Maison Velasquez, quartier plus policé. On se restaure d’une salade de poulet. Nous cabotons dans les petites boutiques, artisanat offrant des peintures sur des morceaux de toiles, illustrations chatoyantes et naïves, bouquiniste vendant aussi de vieux vinyles et les affiches originales absolument superbes du carnaval de Santiago. J’ai failli craquer. On enchaîne sur le musée du rhum, plutôt bien fait, didactique avec force schémas et une dégustation/discussion aussi convaincante que sympathique.
Finalement, nous décidons de terminer la journée en allant à la station de bus principale se renseigner sur les horaires et les itinéraires pour quelques destinations qui nous tentent bien. En fait, il y a deux stations de bus: la locale et l’extérieure. Il y a du monde, des regards incrédules: ça bouge, crie et remue pas mal. Aucun panneau, horaire identifiable, il faut aller pêcher l’information auprès de plusieurs personnes, les réponses sont laconiques. Contrairement à Cienfuegos, ils n’ont clairement pas le goût de déroger à la règle. Le système n’est pas évident, on rentre penaudes par l’avenue Patricio Lumumba.   Je ne résiste pas à la micro glace italienne à la fraise chimique, qui a le mérite d’être rafraîchissante. Élodie fait ma culture politique : Lumumba est un homme politique de taille! Héros, figure clé de l’indépendance et 1er premier ministre du Congo belge.
On se pose a la casa. Douche et « reset » des jambes: popotin collé au mur, pieds vers le plafond, meilleur remède contre la fatigue, la chaleur, et pour être prête à danser toute la soirée. Gloria nous a cuisiné un repas végétarien. C’est parfait. Pour les touristes, restaurant ou casa ne lésinent pas sur l’apport de protéines, oeufs, jambon ou saucisses du matin, le poulet du midi et du soir, nous avons une rage de légumes, de fruits, de léger, quoi! Ce qui ravie aussi notre hôte, c’est moins cher et moins compliqué pour se ravitailler.
Et hop, nous voilà reparties direction Maison de la trova. Élodie accoste un beau cubain dans la rue : quitte à demander un renseignement autant que ce soit à quelqu’un qui te plait! Je suis estomaquée et morte de rire. Elle lui demande où est la Maison, si le concert y a bien lieu ce soir. Il s’appelle Lester. Bien entendu, il choisit de nous accompagner. Lester est effectivement beau, sympa, posé, discret, respectueux et c’est encore un bon danseur. Mais c’est moi qu’il trouve de son goût. Je suis embêtée, je tente au maximum de les rapprocher. Il comprend mon malaise mais cela ne change en rien son penchant. Il nous propose d’aller nous promener demain, je réponds mes précautions d’usage, la bande son est quasi préenregistrée. Nous sommes tous bien rôdés maintenant… Ce qui n’empêche aucun d’entre nous de profiter du concert, des mojitos, de danser, moi pieds nus, entouré de danseurs incroyables.

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Départ vers Santiago de Cuba

C’est l’aube, notre touk-touk a pédalé comme un forcené, nous déposant à la gare in extremis, en sueur, mais à l’heure. On se précipite à notre bus… notre horaire n’est pas bon… Il nous reste donc quelques heures à tuer. Nous allons visiter les alentours de la gare qui sont, somme toute, assez différents du centre de Camaguey. Petites maisons, grande barre impersonnelle, entrepôt d’état interdit de photographier, camion au repos. Élodie a acheté des biscuits sablés, des galettes de cacahuètes et de sucre de canne et moi une crème de léché. C’est bon, et on a faim. Je discute avec le chef de gare de bus: pourquoi ne pouvons-nous prendre le bus avec les autres cubains? Il rit puis redevient sérieux. La réponse est sans appel, lapidaire : vous avez davantage d’argent, donc vous devez payer plus.
La vie est divisé en deux systèmes parallèles. Complet et institutionnalisé. Limitation des échanges entre les cubains et les autres? Je ne crois pas. S’agit-il de récupérer tous les deniers possible ? Si c’est le cas, la question est : où vont-ils? Comment fonctionne cet état? Qu’est ce qui est du privé et qu’est-ce que récupère l’état ? Oû va tout l’argent du tourisme ? Seulement pour faire fonctionner l’état? Quid des infrastructures? de la nourriture?… Même pour les cubains, cette dernière est très chère comme les produits de première nécessité. Besoin de revoir mes bases en économies, en fonctionnement de régime totalitaire et communiste.
Nous voici à bord du bus. Le paysage est beau, verdoyant à souhait, relativement plat. Beaucoup de champs essaimés de vaches entre Camaguey et Las Tunas, aucun élevage intensif à première vue. La route est longue, propice à une ‘tite sieste. Il semble aussi y avoir des buffles d’eau comme en Thaïlande ou du moins ils leur ressemblent à s’y méprendre. Il y a un côté ranch dans cette région, les corrals s’enchaînent, beaucoup d’hommes à cheval, selles américaines, chaps, chapeaux de cowboy, éperons et santiags.
Les routes s’enfilent, toujours sans publicité, mais tout autant ponctuées de slogans:
Sans la culture, pas de liberté possible – Comment écrire l’histoire de la révolution cubaine sans écrire l’histoire de Gran Ma –  L’unique compromis de la révolution, c’est avec le peuple – L’embargo est un crime – La bataille économique, notre tâche principale. S’approcher de Santiago, c’est la route qui s’incurve, les pentes qui s’encôtent, les montagnes se dessinent, c’est Fidel et Raul qui prennent le pas sur le Che.

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Nous sommes les dernières à descendre du bus, tactique visant à laisser la cohue et les rabatteurs nous oublier au profit des premiers. Peine perdue! La finte est connue. Quelques uns se font passer pour taxi, alors que finalement c’est juste une sorte d’entremetteur. Nous paierons donc notre course au moins 2 cuc de plus. Le taxi ne sait pas qui il a embarqué: Elodie exprime sa colère et son ras la couette des entourloupettes. Il est penaud et ne sait plus trop où se mettre. On espère juste qu’il s’en souviendra. Nous arrivons à deux pas du centre ville dans une superbe petite casa, tenue par Gloria (vous la trouverez aussi sur airbnb Sra Gloria). Une hôte formidable. Femme seule, veuve, ses enfants sont aux Etats-Unis sans possibilité de revenir avant un bon bout, elle gère sa casa en toute sérénité et honnêteté. La maison est dotée d’un patio, la chambre et la salle de bain sont nickels, le quartier est tranquille et pourtant à quelques minutes de marche de la place centrale et de toutes les casa de la musica. Nous posons nos sacs et la colère, soupons puis repartons explorer Santiago.

Dernier jour sur Camaguey

Bien entendu, après cette virée nocture, on émerge tranquillement vers 11h00 et on se décide à aller voir le musée provincial d’Ignacio Agromonte. Ce musée est un omnimusée: on y trouve une aile sciences naturelles et un étage dédié aux beaux arts allant du milieu du siècle précédent à des artistes contemporains . Voici quelques noms des artistes que l’on peut y retrouver: Roberto Fabelo ; Agustin Guadalupe Bejanaro CaballeroEduardo AbelaLeopoldo Romanach Guillen. En dehors des toiles, quelques pièces de vies sont recrées, intactes. Tout y est : dentelles, vaisselles et meubles, trace d’une vie bourgeoisie de la fin du XIXe siècle.
En sortant, nous nous retrouvons nez à nez dans le couloir central du musée avec une opération de conservation. Ils chassent les hirondelles. Les oiseaux s’enfilent en rase motte dans le couloir, décrivant de courtes boucles, des piqués effrénés. Un employé, juché sur son échelle, attrape les nids et les confie à son acolyte qui les posent au sol et et isole les oisillons dans une boite en carton, sous la supervision du conservateur. Certains oisillons sont si petits, que leurs yeux sont recouverts de leurs paupières encore closes et les plumes engoncées dans leur gaine claire. Je m’accroupie, attendrie.  Je m’inquiète de leur avenir. Les employés sourient et me répondent qu’ils vont les nourrir et les donner à qui de droit pour s’en occuper… Bref, ils rassurent la touriste, mais je crains que ce soit le cadet de leur soucis. Certains sont tellement petits que je ne crois pas qu’ils puissent vivre très longtemps hors des plumes parentales. Inquiétude toute occidentale… Je me rassure en me disant que la mode est aux pigeonniers et autres volières sur les toits, alors peut être que…
Quelques courses en ville: ravitaillement en eau et de nos estomacs avec une excellente pizza aux oignons et fromages et une petite glace, connexion avec le monde extérieur, contact de la prochaine casa à Santiago. Nous revenons à la maison, Elodie discute avec notre hôte tandis que je joue à la pâte à modeler avec Carlos, son aîné (de 3 ans ?). Nous préparons notre départ, horaire de bus, rdv avec touk touk pour nous amener à la gare routière, bouclage des sacs. Demain, nous décollons à l’aube!

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Camaguey – coups de cœur

Camaguey est un vrai de coup de cœur, bien moins touristique que Trinidad. Elle est variée, simple, moins apprêtée. Des rues commerçantes, résidentielles, un centre historique, des quartiers perceptibles, des ambiances distinctes qui se jouxtent: une vraie ville! Nous avons marché dans Camaguey à s’en user la plante des pieds et j’ai l’impression que nous avons parlé à la moitié de la ville. Les gens sont cordiaux et acceptent volontiers les photos. Aucune sollicitation ou presque, même s’il est évident que nous sommes des touristes, personne ne nous aborde pour notre beau sourire, on se sent comme à la maison. Le nombre des photos en témoigne!

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Voici un résumé de nos déambulations (parce que sinon je pourrais vous faire un billet pour chaque activité). Nous avons marché (la ville en long, en large et en travers), mangé (hamburgers, coco fraîches, glaces), parlé (à une bonne douzaine de personnes?), mitraillé (des centaines de photos), magasiné (cds de musique, programmation culturelle et cinématographique), visité (des ateliers et des galeries d’artistes, un bâtiment superbe et une école abandonnés), puis nous nous sommes connectées (il faut bien donner des nouvelles quand même), hydratées (dans un bar incroyable à la déco époustouflante, pas un seul cm2 qui n’est pas colorié ou dessiné), rentrées chez un vieux couple de témoin de Jéhovah rayonnant (soudainement, un morceau de mon passé m’a été bien utile) doté d’une télé russe des années cinquante. Épuisées et enchantées de notre journée, nous somme revenues souper à la casa et se poser avant… de repartir pour la casa de la trova (maison de la musique locale).
Là encore, le mojito ne coûte rien (encore moins cher qu’à Cienfuegos et ne parlons plus de Trinidad), la musique est live et nous sommes invitées à danser! C’est bien agréable… Jusqu’à ce que deux jeunes hommes (coqs?) se mettent en tête de nous chasser. La traque est intense, le gibier doit être exceptionnel et le trophée de taille… Au bout de 5 min, les plus grosses cartouches sont sorties: nous sommes les élues de leur cœur, les femmes de leur vie. Nous faisons face à des amoureux transis aux émois sirupeux! Je n’ai jamais fait un tel effet. Je ris et me moque d’eux (gentiment). Les chasseurs sont tenaces mais novices, armés de leur fringante vingtaine, ils gardent leur panache. Je leur explique deux, trois trucs pour améliorer leur tactique. Première fois que je me sens vieille et docte en riant autant, je les trouve attendrissants. Je me fais draguer par un môme plus jeune que mes frères. Ils veulent nous emmener au bout de la nuit moyennant de régaler les tournées. La réalité nous rattrape vite. Nous hésitons.
En sortant de la casa, nous voyons passer une banda en répétition (fanfare de quartier). Au beau milieu de la nuit. Les cuivres et les percussions ouvrent la marche, les jeunes et gens du quartier la ferment. L’allure est vive, la foule danse, joyeuse et réactive. Nous sommes ravies: nous plongeons dans le rythme et remontons vers les musiciens. Rapidement nos accompagnateurs s’agitent, ils n’ont pas envie de rester, veulent aller en boîte. Nous résistons et insistons. Ils marchent aux aguets. Ils nous surveillent comme l’huile sur le feu. Percevant la tension, nous restons en contact visuel. Selon eux : c’est le moment propice pour des de rixes, des règlements de compte dissimulés par la foule. Absence de preuves, de témoins, d’indices. Justement, quelques uns se mettent à courir en sens inverse. Sans que nous ayons eu le temps de comprendre, un homme en frappe un autre, le surprenant de dos, l’attrapant au col, il cogne. Cris et mouvement de foule, elle s’éparpille. Des hommes interviennent, des batailleurs s’ajoutent. Nos protecteurs nous attrapent lestement. Nous courrons en direction opposée dans les rues vides, loin de la musique.
Après réflexion, nous décidons de nous changer les idées et d’aller explorer la vie nocturne « camaguyenne » hors casa de la musica. Nous payons la tournée, et nous installons en terrasse devant la boite de nuit, en tentant de discuter et d’échanger. Mais nos fringants chasseurs sont en pleine course : lequel des deux va emballer son trophée… C’est assez fatiguant. Nous voulons calmer le jeu et nos visions du reste de la soirée sont différentes. Élodie veut se tenter la boite, moi non. Je préfère rentrer tranquillement à pied, mon chasseur me propose de me raccompagner par le chemin des écoliers. Ça me va, j’ai mes repères dans la ville, je suis capable de rentrer. On se met d’accord avec Élodie: on se retrouve à la casa.  Il m’embarque sur le porte bagage d’un vélo à ramener. La dernière fois que j’y posé la fesse, je devais avoir 15 ans! Malheureusement, le gras pris ne rend pas le site plus confortable. Nous pouvons de nouveau discuter, même s’il continue de ponctuer ses phrases de noms mielleux et étouffants. Il me montre où des crimes ont été commis, dépose le vélo, puis me montre où il travaille, finalement retour à la boite de nuit. Elle est fermée, Élodie a dû rentrer. Il est 4h00 du matin, la fatigue se fait sentir et la déception aussi. Il me raccompagne sur la place centrale… Je lui dis au revoir. Il s’allonge sur un banc et s’endort. Je rentre à la maison à pied, l’aube pointe son nez. La ville est tranquille. Pas très discrète, je me faufile sous les draps, Élodie se réveille.
On se raconte nos fins de soirées respectives. Elle a fait la fermeture de la boite, repayé quelques coups, a bien dansé, mais a trouvé l’ambiance plutôt sordide. Les touristes présents régalent des tournées à qui mieux mieux. Elle s’est fait raccompagner. Soirée assez intense en expérience et sensations! Petite grasse matinée, avant une journée tranquille : visite culturelle, préparation de la suite du voyage vers Santiago.

Hésitation sur la suite du voyage

Départ le lendemain matin pour Santa Clara. Pour je ne sais plus quelle raison, nous ratons le bus! Nous voici donc en train de négocier (enfin surtout Elodie) pour prendre la maquina (ou louage en Afrique du nord ou de l’ouest). C’est à dire une bonne vieille voiture qui prend plusieurs passagers pour la même direction. Dès que la voiture est pleine, on part. C’est le bonheur! La route est agréable et la voiture confortable, cela change de bus et c’est plus rapide. Objectif : faire un simple arrêt à Santa Clara pour visiter le mausolée du Che. Ensuite chacune prendra le bus pour deux directions distinctes: Élodie file sur Camaguey et moi vers la baie des Cochons pour faire de la plongée.
C’est la première fois que je visite un mausolée. Malgré ses allures de musée, c’est un véritable hymne d’amour au Che. Le moindre des objets lui ayant appartenu est exposé, ses lettres, ses notes, ses photos le tout expliqué et documenté. L’homme avait belle allure, un charme fou, il est ici absous de toute critique. Une véritable hagiographie! Après la visite et consultation de la météo (pluies et vent prévus sur la Baie des cochons), je change d’avis et de direction.
Après avoir mangé une succulente pizza au fromage (plat typique des ‘tites échoppes de rues), nous grimpons dans le bus. 5h de papotage de nos vies, entrecoupé de siestes, de photos, de contemplation. Je suis absolument ravie de mon choix. Élodie est mon double : même façon, intérêts, budget, rythme et plaisir de voyager. Puis, nous nous découvrons des expériences distinctes mais des conclusions identiques, des envies de lenteur et de rencontrer les gens communes. Grâce à Élodie et à son bilinguisme, je retrouve ma façon de voyager et de me noyer dans la foule.
À Camaguey, nous sommes accueillies par des trombes d’eau. Nous partons à la chasse à la cabine: il nous faut appeler notre hôte pour obtenir son adresse, elle nous attend, depuis notre départ de Cienfuegos. Enfin, la pluie se calme un peu. On s’extraie de la gare, nous extirpant des appels pressant des taxis et des rabatteurs. Évitant les flaques d’eau, nous atterrissons dans un bixitaxi (touktouk cubain). Les rues se sont transformées en pataugeoire. Nos sacs à l’abri sur les genoux, nous découvrons des rues étroites, sinueuses, différentes de ce que nous avons vu jusqu’à maintenant. Après quelques errements et détours, nous arrivons à bon port. Notre hôte nous accueille, avec un bébé de 2 mois dans les bras.

Nous posons les valises dans une sorte de petit studio à l’étage avec salon, doté d’une tv, chambre poussiéreuse et salle de bain. Le tout n’est pas totalement terminé. Malgré la fatigue, on repart manger au paladar conseillé par notre logeuse. Un paladar est un restaurant tenu par une famille dans sa propre maison, où l’on mange vraiment cubain.  Rebelotte, bixitaxi nous revoilà. Celui-ci joue le chauffeur, il nous assure l’aller et le retour. Sous une tonnelle, on se régale d’un magnifique effiloché de mouton. Entre le resto et le service de taxi, nous avons l’impression de vivre le grand luxe. Vu le prix demandé par notre bixitaxi, ce n’est plus une impression… J’en descends en me promettant de demander au prochain bixitaxi de pédaler à sa place. On se couche repues, épuisées de notre journée. Les draps grattent, piquent…

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Demain grasse matinée et découverte de Camarguey!