Adieu Santiago

lendemain de notre inoubliable promenade: nous sommes le lundi 8 juin. Mon voyage tire à sa fin. Elodie est patraque. Sans doute un coup de chaud hier – elle ne s’est pas baignée, ni rafraîchie. Je la laisse se reposer et pars acheter des menues courses et cadeaux pour ma famille.  Moment des achats des fameux colliers de graines pleines de vers. De retour à la casa à la mi journée.  Ma coturne est sur pied, prête à en découdre avec notre dernière nuit à Santiago. Nous partons le lendemain pour Bayamo.
Avant notre souper, nous entendons la fanfare. Gloria nous pousse dehors pour aller la voir. Comme à Cienfuegos. La fanfare de quartier répète pour le concours. La répétition de jour est bonne enfant, moins tendue que celle de Cienfuegos. Les joueurs sont de tous les âges, suivis des enfants du quartier, observés des plus vieux sur les pas de porte. Chacun encourageant, chantant, applaudissant ou esquissant quelques pas de danse.
Après souper, en route pour un concert dans un espace communautaire. On offre moult concerts et cours de danse dans cette jolie bâtisse. Les musiciens sont d’authentiques cubain : la mèche hirsute, la moustache grisonnante, l’oeil rieur. Ils nous semblent être des passionnés de musique sortis de l’usine ou des champs. La bonne humeur, tout comme l’énergie, est palpable. Le mojito coule à flot. Hop! Élodie se fait embarquer par les musiciens et moi par un jeune et charmant Cubain version hipster (si si si, ça existe là-bas aussi). Encore un danseur émérite, un vrai bonheur! Jusqu’à ce qu’il commence à me sortir la sérénade habituelle. Sortie express : Élodie n’en peut plus des musiciens qui ne la lâchent plus, « mon » Cubain s’enfuit aussi, confronté par mes réponses plus candides du tout.
Direction parque Cespedes. C’est soir de fête nationale (ne me demandez plus laquelle). Ce qui signifie musique live, cubains de sortie. La place est animée. On y retrouve ceux qui paressent la journée sur la place, notamment Yoandri et Alexis (rencontrés en début de séjour). La police est là, elle veille, à bonne distance.
Et hop! Rebelote. Je me retrouve inviter à danser, cette fois-ci sur la place. Quel plaisir de danser en plein air! Une fois encore, je n’en reviens pas. Le fait de danser dans les espaces publics, quotidiens m’émerveillent: je me sens envahie d’un profond sentiment de liberté et je succombe à cette incroyable poésie. Les garçons nous invitent à aller danser dans une boîte, puis une autre. Dans les deux l’ambiance est glauque, baignée d’une pop latine grésillante. Finalement, retour au Parque Cespedes. Nous discutons en petits groupes et buvons du rhum brun de contrebande dans une bouteille en plastique. Ce rhum est la part de vente des travailleurs: ils ont droit à un pourcentage de la production. Ils en font ce qu’ils veulent. La plupart la revendent. Alexis tente une approche. Je suis un mur. Je poursuis notre conversation mais je reste sourde à ses avances. Il se vexe. Il s’en va discuter avec Élodie. Yoandri qui se la gardait n’apprécie guère ce changement. De dépit, il nous plante là. La place se vide, il est 2h00, les bars ferment, la police se rapproche.
Mes sens m’envahissent et je me laisse porter. Je suis grisée de rhum, extraordinairement lucide et pas l’ombre d’un mal au cœur ou d’une nausée (ce qui est remarquable pour ceux qui me connaissent). Je vais me coucher, bien heureuse de ne pas avoir joué ce jeu-là ce soir et d’avoir découvert un alcool hépatiquement compatible! Je laisse les clés à Élodie qui a encore la pêche et me rejoindra plus tard.
Le lendemain, à table autour d’un petit déjeuné tardif, nous interrogeons Gloria sur la dynamique touristique sexuelle. Elle nous explique les soirées, les dragues masculines. Tout le monde cherche à sortir de l’île: tous les moyens sont bons. Même marié, nombreux sont ceux qui n’hésitent pas à planter là femme et enfants au profit d’une touriste plus amoureuse que les autres. Ne nous trompons pas, la plupart des exilés ne verserons pas une cent à celles ou ceux  laissé.e.s sur le carreau. Ce phénomène frappent surtout les plus jeunes (femmes comme hommes). Ces derniers voient connaissent films, culture américaine et rêves qui vont avec; ils voient les devantures de magasin de luxes, ne veulent plus entendre parler d’efforts, de révolution, de partage, de communisme (encore moins depuis qu’il y a une ouverture: ils trépignent). Ils veulent tout et tout de suite. Nombreux sont ceux qui ont fait des études, mais ne travaillent pas là où ils voudraient, veulent sortir de cette étreinte étatique permanente. Et pour cela, nous les femmes plus âgées (et oui, j’en fais partie maintenant) sommes un met de choix. Ce qui explique que je suis plus courtisée qu’Elodie. Nous avons une image de femmes posées, sûres de nous, établies financièrement et moins demandeuses au niveau libido (alors ça par contre, on pourrait s’en reparler … ;-). La drague est d’autant plus intense qu’ils savent avoir peu de temps, un vrai coup de poker, donc rien ne les arrête.
Ce qui sidère notre propriétaire, c’est que nous occidentales puissions y succomber et laisser tomber les barrières élémentaires de bon sens et de sécurité. Il faut dire que le mythe du prince charmant a la peau dure et vu le romantisme assumé des latinos, il y a de quoi laissé pantoises des bataillons de cyniques en jupon! Mais la police est là, et gare à ceux qui font des choses répréhensibles. La moindre plainte portée par une touriste se paye très cher.  Sans oublier la délation dans les quartiers avec les comités communistes. Les cubains savent donc resserrer leur prise, se pâmer d’amour, feindre le dépérissement intense à la moindre séparation ou absence de l’être choisi. Elle nous demande : un homme qui vous fait la cours intensément le 1er soir dans vos pays respectifs, vous faites quoi? Vous craquez immédiatement? Là, nos réponses différent.
J’avoue apprécier d’être de nouveau regardée, vue et charmée. Alors que cela horripile Elodie. Au Québec, on ne fait plus la cours depuis longtemps, ce sont les femmes qui mènent le bal. Et justement vu ma tranche d’âge, je suis relativement transparente (excepté quand j’ai le crâne rasé). Ceux qui s’essaient encore, sont les caribéens justement, les maghrébins, les africains, les latinos. Mais les blancs et occidentaux ont disparus du round. Quelques français s’essaient encore, souvent parce qu’ils ne sont pas encore intégrés, plusieurs aiment beaucoup le mode de fonctionnement québécois et s’adaptent très bien à ce changement et nous trouvent par la suite trop compliquées ou demandantes. Trop veille europe. Quoi qu’il en soit, lorsque les seuls pratiquants sur le ring s’essaient, ils ne sont souvent pas crus, tassés, évincés, ou simplement testés sur plus longue échéance à moins que ce soit un one night stand, bien entendu. Élodie se range du même avis, même si les sollicitations sont pas mal plus fines, variées dans notre bonne vieille France. Gloria clôt ce chapitre en nous apprenant que le bus pour Bayamo ne partira qu’à la fin de la journée 16 h au lieu de 13h.
Ça change pas mal la donne. Je choisis de poursuivre mon voyage vers Trinidad après une poignée d’heures dans Bayamo. Nous finalisons nos derniers achats, avalons une pizza. On y retrouve notre violoniste de la veille. Elodie sourit, mais se fait discrète. Retour à la maison plus tardif que prévu, je n’aurais pas le temps d’aller voir la fabrique de tabac, tant pis pour moi. Une autre fois peut être.
Une fois dans le bus, Élodie s’endort, je prépare la balade pour Bayamo. Là notre hôte nous accueille à la sortie du bus (même technique de réservation). Nous changeons complètement de standing. Propritaire d’une voiture, il est venu nous chercher. La maison est grande, cossue, bien équipée, deux étages, terrasse intérieure et balancelle. Nous avons atterri dans une toute autre classe sociale. La nuit est plus chère mais c’est un appartement entier dont nous pourrions profiter. Ils sont déçus que je ne reste pas, Elodie ne se sent pas à l’aise du tout (elle déménagera le lendemain) Nous sortons nous promener avant mon retour vers Trinidad.

Bayamo est mignonne, avec de jolies maisons entretenues, des églises scintillantes, une verdoyante place centrale. Cette petite ville a le charme et le calme de l’absence de point de mire touristique. Nous soupons un hamburger tout sec dans un drôle de restaurant où l’on s’attend à ce qu’il nous mettent dehors, tout pressés qu’ils sont d’aller se coucher. Je  prend un touk touk pour me ramener à la gare de bus. Le moment de nous dire au revoir est arrivé. Nous débordons d’émotions. L’oeil humide, le coeur serré, on se souhaite le meilleur pour le reste du voyage et surtout de rester en contact. Nous avons vécu une très belle et longue semaine ensemble. J’embarque seule dans mon bus vers Trinidad. Je passe la nuit dans le bus, solidement brassée par la route, tenue éveillée par la fraîcheur d’une climatisation zélée et les nombreux arrêts.

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